Par: Gaumet 17-6-2010
“Bruno, je sais que je n’y ai pas droit, mais pouvez-vous me donner le pardon de Dieu ?” Mère d’un ami, cette femme divorcée remariée depuis longtemps se mourait d’un cancer. Elle le savait, et son fils m’avait demandé si je pouvais aller la voir.
“Pouvez-vous me donner le pardon de Dieu ?” Est-il un pasteur qui refuserait, au nom du droit, d’accéder à une telle requête ? Car, c’est vrai, toute personne divorcée remariée ne peut recevoir le sacrement du pardon, pas plus que l’onction des malades puisque l’Église l’a liée au pardon des péchés. Mais Jésus n’a-t-il pas pardonné à la femme adultère sans lui demander au préalable si elle renonçait à cette relation interdite ? Sur la croix, n’a-t-il pas demandé à son Père de pardonner aux hommes ? N’a-t-il pas pardonné à celui que l’on a appelé le bon larron ?
C’est ainsi que j’ai donné pour la première fois – il y a bien longtemps – le sacrement du pardon à une personne divorcée remariée. Et j’ai pensé alors que l’Église ne pouvait qu’être avec moi pour le donner.
Au colloque de Valpré* où il fut question, un moment, de se reconstruire après divorce, je suis intervenu dans le débat pour dire qu’il me semblait que toute personne ne pouvait vraiment se reconstruire que si elle se sentait pardonnée, et que, refusant ce sacrement, l’Église affirmait donc aux personnes divorcées remariées qu’elles étaient impardonnables. De réaliser cela davantage en le disant, m’avait rempli d’émotion et de souffrance. Certains étaient venus me voir ensuite pour m’inviter à passer outre cette interdiction. Je n’avais pu que leur répondre que, bien sûr, cela m’était arrivé plus d’une fois de donner le pardon ainsi, mais que le problème demeurait : officiellement l’Église déclare toujours ces personnes impardonnables et donner alors ce sacrement crée une ambiguïté. L’Église ne veut pas qu’il soit donné dans une telle circonstance, et voilà cependant un prêtre qui le donne. On retrouve là l’ambiguïté de la communion eucharistique donnée aux personnes divorcées remariées, avec la petite différence que pour la communion, c’est la personne qui, en conscience, décide de communier – et l’Église considère alors qu’on ne peut, à cause du scandale, la lui refuser – alors que, pour le pardon, c’est le prêtre qui décide en conscience de le donner. S’il le décide, c’est avec la conviction que Dieu est miséricorde, que le Christ a donné à son Église de transmettre le pardon et que, prêtre de cette Église, il ne peut que pardonner au nom du Seigneur cette personne qu’il connaît qui est en face de lui.
Mais, ce faisant, il paraît indiquer à la personne qu’elle est bien en communion avec ses frères, alors que dans le même temps l’Église continue de lui dire le contraire.
Cependant, quand je dis Église, c’est du Magistère dont je parle. Le peuple de Dieu, dans sa majorité – je parle au moins de l’Église de France – est scandalisé de tels refus.
Va-t-on sortir un jour de cette situation ? D’autant que le Magistère lui-même ne se prononce pas sur le péché de la personne (dimension subjective). À la limite, il pourrait n’y avoir aucun péché de sa part dans le divorce. L’échec n’est pas forcément entaché de péché. Mais il y a contradiction entre l’état de vie de la personne et la norme de l’Église concernant le sacrement de mariage (dimension objective).
Tant Xavier Lacroix, moraliste, recteur de l’Institut Catholique de Lyon, que le P. Paul de Clerck, théologien de Louvain, préconisent une démarche de réconciliation ecclésiale et communautaire qui permettrait une participation pleine et entière à la vie de l’Église. Quelques paroles, actes et rites, seraient à trouver, s'inspirant du rite pénitentiel qui précède les secondes noces orthodoxes ainsi que de la pratique primitive vis-à-vis des ‘lapsi’, c’est-à-dire de ceux qui avaient renié leur baptême à cause des persécutions et qui demandaient leur réintégration par la suite.
Cette démarche affirmerait le pardon de l'Église tout en continuant à souligner l'indissolubilité du mariage.
Paul de Clerck propose d’ailleurs que ce pardon soit donné non pas seulement aux personnes divorcées remariées, mais déjà aux personnes divorcées, leur état de vie contredisant concrètement la fidélité dans l’amour du couple sacramentellement uni par Dieu. “Car, dit-il, le divorce signe bien l’échec du premier mariage ; si un second ne s’ensuit pas nécessairement, la séparation montre la faillite du premier lien, et met donc en cause l’indissolubilité, bien plus qu’on ne le dit habituellement…De plus, dans la péricope évangélique la plus explicite, la parole de Jésus porte bien sur la séparation, et non directement sur le remariage (Mt 19, 1-9)”.
L’Église ne s’est jamais défini comme une société de parfaits mais comme une communauté de pécheurs pardonnés. Le Christ n’est pas venu pour les bien portants mais pour tous ceux qui sont blessés de quelque façon que ce soit. Il serait quand même étonnant qu’une communauté qui a à sa disposition un sacrement qui s’appelle ‘de réconciliation’ continue à le laisser de côté pour des membres qui demandent justement à être rétablis dans la pleine communion de l’Église !
Espérons !
Bruno Laurent, prêtre du diocèse de Paris
* Colloque de Valpré, organisé par l’association ‘Chrétiens divorcés’ en novembre 2001 dans le Centre d’accueil de Valpré à Écully (69), sur le thème ‘Mariage – Divorce – Église, qu’est-ce qui est en jeu ?’
Paul de Clerck, Revue théologique de Louvain, 32, 2001, p.321-352
Xavier Lacroix, ‘Oser dire le mariage indissoluble’, Cerf.