J’ai 36 ans de ministère presbytéral, et une expérience très variée et très riche de rencontres ; je suis dans l'équipe des chrétiens divorcés-remariés de l'agglomération de Rouen depuis 1992. J’ai forgé mes convictions au fil des heures d'écoute et d'accompagnement d'hommes et de femmes très divers par l'âge, le milieu social, le degré d'appartenance à l'Eglise.
La réalité me saute à la figure : pas de semaine sans que j'apprenne qu'un couple que je connais se sépare. De plus en plus d'anciens lycéens et étudiants que « j'ai mariés » sont dans cette situation, sans parler de proches de ma famille. Ça affecte des jeunes au bout, quelquefois, de trois ans de mariage. Le record que je connais a été trois semaines. Les souffrances vécues au moment de la séparation sont souvent insupportables, elles laissent des blessures longues à cicatriser, toujours prêtes à saigner par la suite.
Même si l'on dit que dans tout divorce, ce n'est jamais tout blanc, tout noir, il n'empêche que je connais beaucoup de personnes qui ont été abandonnées dans des conditions plus que dramatiques et qui ne comprennent toujours pas pourquoi leur conjoint a agi de la sorte. Elles se sentent victimes et je les vois comme telles. Beaucoup n'ont pas choisi le divorce. Un conjoint qui se retrouve seul n'a pas forcément vocation à vivre le célibat… Ce n'est pas leur choix de vie. A plus forte raison quand il n'a pas atteint « l'âge canonique » et qu'il a de jeunes enfants.
Par leur baptême, les C.D. et les C.D.R. sont fils et filles de Dieu. L'amour de Dieu qui les habite ne les quitte pas au jour où ils divorcent ou se remarient. Ils sont membres de l'Eglise, rien ne peut leur ôter cette dignité. Ils ont leur place, toute leur place, dans la vie de la communauté chrétienne. La plupart de ces chrétiens se sentent rejetés de l'Eglise. Ce sentiment tient à l'impossibilité pour eux de recevoir les sacrements et exercer certaines responsabilités. Tous les beaux discours des dernières années de nos hiérarques... et de moi-même n'y changent rien.
D'où l'importance, à mes yeux, qu'existent, dans 1' Eglise, des équipes comme celle que j'accompagne. Pas de manière clandestine, mais officielle comme tout autre mouvement dans l'Eglise. Ces équipes doivent être reconnues par l'autorité diocésaine et intégrées à la Pastorale Familiale du diocèse. Pas de clandestinité dans l'Eglise! Comment une pastorale familiale pourrait-elle aujourd'hui ignorer ce vécu avec toutes les conséquences que l'on sait sur la famille !
- C'est un lieu où des personnes peuvent s'exprimer sans craindre d'être jugées ; ils peuvent partager leur souffrance, leurs questions, leur agressivité envers l'Eglise.
- C'est un lieu où elles apprennent à se pacifier (sans pour autant devenir d'accord avec le discours et la pratique de l'Eglise ou de certains chrétiens), reprendre confiance en eux-mêmes et redécouvrir leur dignité chrétienne.
- C'est un lieu où l'on n'a pas, habituellement, à rester à vie. Un passage, un tremplin vers autre chose...
- Une telle équipe ne doit pas être le tout de la vie chrétienne. Parce qu'il est indispensable d'être engagé sur le terrain ecclésial où l'on vit, les réunions ne doivent être trop nombreuses dans l'année.
- La communion avec l'évêque (lui-même ou un de ses prêtres) est très importante pour moi. J'ai toujours eu la joie d'être soutenu par Mgr Duval puis par son successeur Mgr Descubes.
- Pas de clandestinité dans l'Eglise! Comment une pastorale familiale pourrait-elle aujourd'hui ignorer ce vécu avec toutes les conséquences que l'on sait sur la famille !
J'ai partagé et je partage encore pleinement les propositions que trois évêques allemands (et non des moindres puisque deux d'entre eux sont aujourd'hui d'éminents cardinaux) voulaient faire aux prêtres de leurs diocèses pour une pastorale des chrétiens divorcés et divorcés remariés dans les années 1995. Mais le Cardinal Ratzinger leur a interdit de publier ce document. Avec la pratique des Eglises orthodoxes, ça reste pourtant à mes yeux un chemin à défricher. Je comprends et je respecte les arguments théologiques qui lient tous les sacrements. Mais je crois aussi qu'il peut exister une autre théologie, qui ne renie aucunement l'indissolubilité du mariage chrétien. Un chantier devrait pouvoir s'ouvrir au grand jour, sans peur et sans tabou, pour que l'Eglise manifeste à ces personnes souffrantes quelque chose de l'amour miséricordieux de Jésus, sinon, que veut dire « l'Eglise est sacrement du Christ » comme on l'a suffisamment répété au Concile Vatican II ?































